L’baraque à friteuh del’ gare ed Dunkerq

 

(*) Traduction pour les non patoisants : « La baraque à frites de la gare de Dunkerque »

Après avoir mené des investigations approfondies, qui les ont notamment amenés à consulter une carte de la région, les policiers de Lille aboutissent le 15 février 2010 à cette conclusion étonnante :  » la gare de Dunkerque est un lieu de transit pour les migrants à destination de l’Angleterre  » [authentique]. Une équipe de choc part illico sur le littoral nordiste à la traque des passeurs qui aident leurs compatriotes à… prendre l’autobus.

Au bout de longues heures de planque devant la gare de Dunkerque, la patience des fins limiers de la Police aux frontières (PAF) est enfin récompensée. Ils voient descendre du train « un individu de type moyen-oriental », rejoint peu après par deux autres « individus de type moyen-oriental » [oui, ça, c’est de la PAF]… Vous voyez le genre ? Des types louches, un peu basanés… Ces trois-là, ils n’étaient pas franchement louches mais ils étaient franchement basanés ! Le genre de mecs «pas tibulaires» tu vois, mais presque ! [oui, ça, c’est de Coluche].

Le délit de faciès n’est hélas pas encore incriminé partout dans le Code de procédure pénale (à l’exception notable du contrôle d’identité 78-2 4° CPP, dit de  » la bande des 20 kilomètres « ). Afin de pouvoir totalement confondre les suspects, les enquêteurs observent attentivement leurs moindres faits et gestes, scrupuleusement consignés par procès-verbal, et immortalisés par une série de clichés photographiques réalisés avec un matériel professionnel (Polaroid 0,2 Mégapixel).

Les échanges entre les policiers qui sont reproduits ci-dessous ont été enregistrés par un radioamateur qui a intercepté par hasard les conversations des enquêteurs ont été totalement bidonnés.

    – Chef, chef, il se dirige vers la baraque à frites. Je l’ai pris en photo. Je peux l’interpeller maintenant ?

    – Arrête ! C’est moi qui suis le chef, c’est moi qui décide quand on y va ! Si tu le vois prendre une barquette de frites avec le supplément sauce ‘ Piccadilly ‘, c’est un code pour dire qu’il cherche à passer en Angleterre : tu pourras lui mettre la main au collet. Mais s’il commande une grande portion, ce sera la preuve qu’il a des complices, et on pourra prévenir Interpol qu’on a localisé la tête de réseau.

    – Ah non, chef, il passe devant sans s’arrêter.

    – Pas de frites ? Je vous parie un demi que ce n’est pas un vrai «Chti» ! On en a déjà arrêté pour moins que ça ! [authentique] En plus, en pleine période du carnaval de Dunkerque, un mec qui n’est pas déguisé en femme, je ne trouve pas ça très catholique. Il aurait pu mettre une burqa !

    – Il part téléphoner dans la cabine publique.

    – Il n’a pas de portable ? Restez sur vos gardes : si vous le voyez en train de recharger un téléphone qui ne lui appartient pas, vous me le coffrez ! [authentique]

    – Le deuxième s’éloigne de la friterie et rentre dans la gare, il se dirige vers les quais.

    – S’il fait demi-tour avant de monter dans le train, vous lui sautez dessus : ce sera délit de fuite et compagnie. [authentique]

    – Euh, non, chef, il s’arrête dans la boutique Relay. Il s’achète des clopes.

    – S’il refile son paquet de cigarettes à un de ses potes, vous pourrez le serrer : ça fera vente illicite de produits fortement taxés. [authentique]

    – Ah, il parle avec les deux autres. Ils vont vers l’arrêt de bus.

    – S’ils tentent de se dissimuler derrière l’autobus, on les arrête. [authentique] S’ils descendent du bus à notre vue, on les arrête idem. [authentique] S’ils attendent d’être arrivés à leur station pour descendre du car, on les arrête itou.

Les policiers interpellent à la descente du bus les trois suspects pour aide au séjour irrégulier… avant de renoncer sagement après 48 heures de garde à vue à engager contre eux la moindre poursuite.

Tout n’est cependant pas perdu pour la préfecture, puisque les sans-papiers sont finalement conduits au centre de rétention administrative en vue de leur éloignement du territoire.

Le Juge des libertés et de la détention appelé à se prononcer sur la régularité de la procédure ne sera pas convaincu, à la lecture du procès-verbal d’interpellation, que les éléments décrits suffisent à caractériser « un comportement délictueux » : ni la référence à « la réputation de la Gare de Dunkerque », ni la mention du type « moyen-oriental » des trois individus ne lui apparaissent des plus pertinentes. « Contrôle discriminatoire » tranche le magistrat, qui ordonne la remise en liberté des Afghans. Il parait clair que l’attention des policiers n’aurait pas été pareillement attirée si un individu « de type Chti » était descendu du train, avait passé un coup de fil dans une cabine publique, puis s’était acheté des cigarettes, avant de prendre le bus en compagnie de deux autres Chtis.

Quant aux sans-papiers qui souhaiteraient à l’avenir éviter un contrôle d’identité de la Police de l’air et des frontières aux abords de la gare de Dunkerque, je ne saurais trop leur conseiller, afin de passer inaperçus, de s’y acheter une frite-mayo, même à l’heure du petit-déjeuner ou du goûter. De toute façon, c’est ça ou les saucisses-lentilles de la PAF pendant 48 heures.

 

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