23-5 c. civ. : Les Français sont des étrangers comme les autres

 

Au 21e siècle, un Français, blanc, hétérosexuel, éduqué, et vaguement agnostique, peut-il se retrouver du jour au lendemain jeté sur les chemins de l’exil ? Est-il possible de devenir un étranger dans son propre pays ? « Farpaitement ! » répond en tapant du poing sur l’encrier Antoine Berthe, avocat de sans-papiers, qui vient de commettre son premier bouquin. Dans « 23-5 c. civ. » (c’est le titre), il narre, sur le ton badin d’un roman de gare, le long cri d’épouvante (357 pages) poussé par un citoyen ordinaire, qui se retrouve brusquement privé de la nationalité française.

Un siècle après Grégoire Samsa, qui un beau matin, se réveilla « transformé en une véritable vermine » (La Métamorphose, Franz Kakfa, 1912), Jésus Empanadas, improbable héros franchouillard des temps modernes, se découvre sans-papier en France – ce qui est bien pire. Et la démonstration de l’écrivain-avocat est suffisamment convaincante pour faire froid dans le dos. Ce qui tombe plutôt bien : le récit est construit comme un polar.

Pour avoir, sans trop y prêter attention, accompagné jusqu’à l’autel Maria, révolutionnaire latino dotée d’un joli fessier mais dénuée du moindre papier, le narrateur made in France se retrouve, en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, jeté au ban de la société. Publier les bans, être mis au ban, devenir for-ban : 23-5 c. civ. explore d’intéressantes variations sur le thème du bannissement. En suivant les tribulations de cet (ex) Français en France, le lecteur croise la route d’autres personnages hauts en couleurs : fonctionnaires de passage, amis de circonstance, criminels de choix (Péruviens, Guinéens, Kurdes et autres Suisses)… Ce beau monde interlope, qui se bouscule dans le bouquin, ressemble curieusement à la salle d’attente de l’auteur.

Dans la vraie vie, l’avocat Antoine Berthe aide les sans-papiers à rester en France. Dans son livre, l’écrivain fait l’inverse. Esprit de contradiction, sans doute.

Dans la vraie vie, lorsque mon associé Antoine Berthe s’assied dans mon bureau – sans y être invité – pour me narrer son dernier dossier, plusieurs cachets d’aspirine ne sont pas de trop pour venir à bout de ses interminables explications juridiques. Dans son bouquin, les difficultés procédurales ressemblent au nœud gordien, mais juste après le passage d’Alexandre. Esprit de taquinerie, sans doute.

Dans la vraie vie, lorsqu’Antoine Berthe accueille bourrument un stagiaire, il le bizute avec un dossier tout pourri : « Il n’y a strictement rien à en dire. Alors tu m’en fais trente pages, vite fait ! Et comme disait Beuve-Méry : tache de faire chiant ! De toute façon, les juges ne nous lisent pas. Tout juste s’ils font du droit. » En revanche, dans son récit, l’auteur est beaucoup plus long, mais nettement plus rigolo que la prose dont il submerge les tribunaux.

Dans le texte, cela donne lieu à des curiosités littéraires :

«Ils venaient de toute l’Afrique, « plus ou moins régulièrement » et logeaient dans le coin « plus ou moins régulièrement ». D’un optimisme à rude épreuve, ils profitaient de la soirée, tirant des plans sur la comète, évoquant les bonnes combines pour se procurer des papiers « plus ou moins régulièrement ». A les entendre, tout était simple. Les uns vantaient les mérites des associations, les autres ceux des avocats, et une majorité d’entre eux ne désespéraient pas de faire entrer dans les mœurs des fonctionnaires français de saines traditions de corruption, héritées il est vrai de l’époque coloniale. Cela étant, leur préoccupation principale restait le cul des belles qui passaient et repassaient inlassablement devant nous. »

Ou encore, à propos de la première relation conjugale du narrateur :

«J’étais en réalité mauvaise langue, si je puis m’exprimer ainsi, car si une maman attentionnée peut, le cas échéant, couvrir le visage de son chérubin de bisous comme Maria a commencé à le faire, elle dérape cependant rarement vers la bouche dans un palot à étouffer un maître sauveteur, de la manière dont Maria a conclu son accolade. »

Depuis Georges Clémenceau, chacun sait qu’en amour, le plus beau moment, c’est lorsqu’on monte les escaliers. Et des marches, dans 23-5 c. civ., le lecteur en montera pas mal : le genre d’escaliers qui donne envie de prendre l’ascenseur, si vous voyez ce que je veux dire… Mais pour les coucheries, il faudra attendre la seconde partie du bouquin (la meilleure !)

Au fil des pages, le personnage principal de ce roman picaresque devient plus attachant et plus intelligent. Pas très futé au début du livre, Jésus Empanadas, stimulé par d’incessantes montées d’adrénaline, récupère ses neurones qu’il avait égaré dans la bière et le farniente : « Merde, tu as raison, siffle la perfide Maria. Deux fois dans la même journée, tu te dopes ou quoi ? »

Par sympathie, le lecteur s’instruit aussi un peu. Ainsi, lors de la première garde à vue du héros : « Il me parlait de mon placement probable en « rétention administrative » dans l’attente de mon éventuel « éloignement du territoire ». Cependant, le « Juge des libertés et de la détention » pouvait mettre fin à la rétention, tandis que « le Juge administratif » pouvait annuler « l’arrêté préfectoral de reconduite à la frontière ». On ne devrait pas boire avant d’être placé en garde à vue quand on est étranger en situation irrégulière. C’est vachement compliqué à suivre. »

Effectivement, après la garde à vue d’un sans-papier (tout policier normalement honnête ou parquetier normalement obéissant vous le confirmera) : direction le centre de rétention administrative. « La rétention, ce n’est pas tout à fait comme la prison […] Il n’y a pas des cellules mais des sortes de chambres, c’est relativement propre et surtout, personne n’a rien fait de grave. Pas de tueur, de violeur ou de dealer, juste des types qui n’ont pas le papier qu’il faut pour rester sur le territoire de la République. Du coup, ils sont priés de décaniller même s’ils expliquent que ce serait sympa de les laisser vivre ici vu que s’ils sont partis de chez eux, c’est qu’ils avaient une bonne raison ».

Absurde, invraisemblable, logique, émouvant, stressant : 23-5 c. civ. constitue une bonne introduction au droit des étrangers.

23-5 c. civ. est disponible notamment à la Fnac et sur Amazon.

 

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